Techniques de style
5 catégories d'outils pour enrichir sa prose, du lexique au rythme
Bonjour et bienvenue sur Ex Libris !
Je viens de terminer la deuxième version de mon prochain roman de science-fiction.
L’enjeu est de passer d’un texte qui fonctionne narrativement à un texte original, marquant.
S’ouvre donc maintenant la période de relecture et de révision stylistique.
J’avais effleuré cette question dans cet épisode :
Pour cette édition, j’aimerais te donner envie d’aller plus loin.
C’est là que le manuel de Jean Kokelberg, Les Techniques de style (qui ne quitte jamais mon bureau), entre en jeu.
Des techniques les plus simples aux plus subtiles, Kokelberg brosse l’étendue réjouissante des ressources du français, magnifiées par des magiciens de la langue : nos auteurs et autrices.
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Un mot personnel pour commencer
En parallèle des relectures de mon roman de SF, je finalise une deuxième version de mon programme de formation d’écriture, il s’intitule La Charpente Narrative.
Après plus d’un an et des dizaines de primo-romanciers et romancières accompagnées, je recentre la formation sur les points bloquants majeurs que j’ai identifiés, dans un format nouveau et avec du contenu repensé.
Plus d’informations dans la prochaine édition d’Ex Libris !
Enrichir son lexique
Ce premier levier est le plus connu : trouver le mot juste.
L’auteur soucieux de produire un texte de qualité tente de remplacer un mot vague par un mot précis, des termes propres qui désignent avec netteté la réalité évoquée.
« Les synonymes parfaits — qui pourraient être interchangés dans n’importe quel contexte — n’existent pas. »
Vieillesse n’est pas sénilité, usure n’est pas ruine, vétusté n’est pas décrépitude…
Au-delà de la précision, première des qualités, l’auteur cherche à développer un vocabulaire :
Expressif
C’est-à-dire signifiant et évocateur :
« À l’horizon, sur les sommets arrondis des collines, les vents se torsadaient en mêlant à leur matière des poussières innombrables. » (Claude Faraggi)
Varié
En évitant — sauf effet désiré — la répétition d’un même mot à distance rapprochée.
Leçon de synonymie avec Montesquieu, qui utilise quatre mots différents pour désigner le roi :
« Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait parvenir à rendre la nation grave, s’il l’avait entrepris. Le Prince imprime le caractère de son esprit à la Cour ; la Cour, à la Ville ; la Ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres. »
Harmonieux
C’est-à-dire qui crée une impression d’heureuse alliance, grâce à un niveau de langage semblable et des champs lexicaux compatibles.
« L’habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. » (Maupassant)
Équilibré
Adjectifs, verbes, noms… à chaque auteur de trouver sa signature et d’en être conscient, pour éviter les risques d’abus, de lourdeur.
Et Kokelberg de donner pistes et exercices pour développer tout cela.
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Améliorer comparaison et métaphores, figures reines
Cette section traite des images qu’on fait surgir dans l’esprit du lecteur, chemin direct vers l’émotion.
La comparaison utilise une charnière grammaticale ad hoc pour opérer un rapprochement entre deux réalités ou deux idées.
Le caractère littéraire d’une comparaison tient à l’originalité du rapprochement et à la justesse de l’évocation.
Comparaison entre deux humains :
« Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelques voiles blanches dans les brumes de l’horizon. » (Flaubert)
D’une idée abstraite à une chose concrète :
« La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. » (Flaubert, encore !)
D’une chose concrète à une chose abstraite :
« Un pli triste, qui ressemblait à un commencement d’ironie, ridait sa joue droite. » (Victor Hugo)
Pour améliorer sa technique, cette section vaut le coup pour la recension des moules syntaxiques (pas la place ici mais c’est utile).
Avec la métaphore, l’auteur substitue à un terme courant un terme inattendu par rapport au registre lexical de la phrase, amenant le lecteur à une nouvelle interprétation.
« La terre soupirait lentement avant d’entrer dans l’ombre. » (Camus)
« Dans l’océan de ta chevelure » (Baudelaire)
« C’est une joie dont il veut mâcher toute l’odeur. » (Jean Giono)
Procédé créateur d’effets esthétiques, d’interpénétration, de surprise, la métaphore pourrait faire l’objet d’un Ex Libris dédié !
Comparaison et métaphore sont des outils superbes, et souvent la marque des grands auteurs. Travaillons-les !
Choisir ses autres figures de rhétorique
Antithèse, hyperbole, litote, asyndète, anaphore… Kokelberg les classe par objectif :
Frapper et surprendre
Éclairer, distinguer, raisonner
Faire voir, orner, poétiser
Faire sourire, dérider
Chaque figure produit un effet précis sur le lecteur.
Les connaître permet d’élargir son arsenal pour varier ses textes.
Exemple d’une symétrie :
« La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu, et des défauts pour montrer qu’elle n’en est que l’image. » (Pascal)
Un petit zeugme pour la route :
« Une punaise de confessionnal trottine jusqu’à la travée centrale où elle génuflexionne avec beaucoup d’humilité et un peu d’arthrite. » (San Antonio)
Travailler la syntaxe
Voici ma section préférée… et le point de technique qui pêche le plus souvent dans les manuscrits que je relis ou chez les auteurs que j’accompagne.
La syntaxe est l’architecture de la prose, le squelette du style.
Savoir bousculer l’ordre sujet-verbe-complément, amorcer ses phrases dans la variété, diversifier et alterner longueurs et structures, voilà ce qui rend un texte unique et sophistiqué.
Notre langue est d’une plasticité fantastique, triturons-la pour en sortir son suc !
C’est comme ça qu’on sort de la monotonie, qu’on met en relief des idées.
Bref, il est aussi là, le travail de la langue.
Kokelberg balaie les principaux procédés, parmi lesquels :
L’inversion :
« À l’ivresse du voyage à Rome succéda une période d’abattement. » (Suzanne Lilar)
L’antéposition :
« On a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s’ouvre. » (Proust)
La reprise-relance du nom :
« Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits qu’on dirait plus vastes que les autres… » (Maupassant)
Étoffement du groupe nominal :
« À l’adolescence, elle s’était épanouie comme un fruit qui mûrit et se met à gonfler, mais un fruit prodigieux, énorme, lumineux. » (Sylvie Germain)
Bref, il y a aussi là de quoi s’amuser quand on réécrit son texte, qu’on cherche à passer du squelette narratif à une langue vigoureuse.
Trouver son rythme
Dernier levier, parmi les plus subtils : le rythme de la phrase.
Savoir créer une cadence, insuffler un mouvement, ménager des effets de chute, mettre en relief par le rythme, c’est tout un art.
Je cite encore mon géant préféré, avec une accélération et un ralentissement (une alternance rythmique, donc) qui révèlent quelque chose des personnages (Emma affairée, Charles apathique) :
« Elle allait chez les avoués, chez le président, se rappelait l’échéance des billets, obtenait des retards ; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sans s’inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu en crachant dans les cendres. » (Flaubert)
Note sur ce passage : certes, c’est de l’exposition, mais c’est aussi du « show, don’t tell », puisque le sens est restitué par une forme d’iconicité syntaxique, procédé cher à Flaubert (la forme de la phrase épouse le sens qu’elle porte).
Un exemple de chute (attendue, on la sens venir à la lecture) :
« Et le roi, qui était peut-être le seul à croire en l’intelligence de son peuple, pour ne pas semer la gangrène au sein de son corps, abdiqua cependant. » (Catherine Noirfalise)
Une chute imprévisible (rupture de l’harmonie créée par le groupe sujet) :
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » (Pascal)
Dernier exemple, avec une ouverture en crescendo (comme en musique) :
« Un merle préluda brièvement, et aussitôt, de toutes parts, des chants d’oiseaux explosèrent avec une force, une jubilation, une joyeuse discordance, un ravissement infini. » (Camus)
Conclusion
Je m’arrête ici et je pourrais en parler des heures, mais les techniques de style sont une joie quotidienne pour moi et un motif d’admiration quand je lis les grands auteurs.
Je te recommande évidemment de te procurer ce manuel très utile pour te sensibiliser et t’ouvrir à toutes les ressources de notre langue. Très clair, didactique, il regorge d’exemples et d’exercices pour enrichir ta prose et ajouter des cordes à ton arc pour enrichir et magnifier tes textes.
Si tu es en phase de réécriture, je te suggère de choisir une de ces grandes techniques et de travailler dessus lors de ta prochaine session.
Bonne écriture !
Si tu as lu jusqu’ici et que ça t’a plu, une manière de me soutenir est de lire mon dernier roman Et la Terre vivra
Le pitch :
En 2022, Pierre revient malgré lui à Pas-de-Loup, son village natal, pour enquêter sur un mystérieux accident industriel menaçant sa carrière.
En 2062, Camille tente de préserver son exploitation tandis que des réfugiés climatiques, traqués par les autorités, traversent ses terres.
En 2102, Alma entre en résistance contre des intérêts qui convoitent sa ferme encore fertile.
Trois époques, trois crises, une seule terre.
Au fil des décennies, un village normand devient le miroir d’un monde bouleversé par le dérèglement climatique.
Roman d’anticipation réaliste, Et la terre vivra explore, à travers une fresque familiale déployée sur trois temporalités, ce qui pourrait changer dans nos vies.
Et la Terre vivra est disponible sur Amazon (5 ⭐), sur le site de mon éditeur Saint Libéral, et en librairie sur demande.
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