Ma méthode Prométhée
Comment ne jamais sécher pour écrire une scène
Quand j’écris mon premier jet, malgré toute ma préparation concernant l’action, il me manque parfois :
une atmosphère
une attitude
un décor
Bref, quelque chose pour me lancer.
Alors, quand je bloque, j’utilise une méthode infaillible.
Je l’appelle la méthode Prométhée.
C’est l’objet de cette édition d’Ex Libris 👇
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Un mot personnel pour commencer
Écriture et IA : le retour
Sébastien Bailly explore l’écriture assistée par IA au sein de sa newsletter Ecrire clair.
Après avoir lu l’épisode d’Ex Libris que j’avais dédié à la question, il m’a contacté pour une discussion à bâtons rompus.
Nous avons parlé :
De ce que l’IA fait au langage
Des prérequis pour bien l’utiliser
De la filiation avec l’OuLiPo
Du prix à payer quand on y a recours en tant qu’auteur
Pas de certitudes, mais des interrogations et des intuitions sur ce sujet passionnant (et un peu inquiétant pour l’avenir de la littérature).
La voici si le sujet t’intéresse (50 min) :
Et la Terre vivra
Mon dernier roman Et la Terre vivra, continue son bonhomme de chemin dans les librairies, et les retours des lecteurs et lectrices sont enthousiastes ♥️ !
Après Paris, j’ai organisé un événement de lancement à Nantes cette semaine.
Et la Terre vivra est :
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Disponible sur le site des éditions Saint Libéral
Et sur Amazon (⭐⭐⭐⭐⭐)
Une manière concrète (et divertissante) de soutenir Ex Libris 👇
Ma méthode Prométhée
Parfois, au moment d’écrire, même quand j’ai bien prévu :
Le plan du protagoniste
La tension/le conflit
Les révélations/les rebondissements
Bref, l’intrigue…
Il manque une petite étincelle pour allumer le feu créatif.
Souvent, elle vient toute seule après avoir écrit quelques mots.
Mais, parfois, elle se fait désirer.
Alors je plonge dans mon fichier qui répertorie des scènes, des portraits, des mécanismes narratifs des grands romans.
J’ai présenté mon système ici :
Et je tire les fiches qui peuvent m’inspirer.
En lisant des exemples, les idées arrivent, mon intention se précise et prend forme.
Exemple :
Je bute sur une scène qui se passe dans un cimetière ?
Dans mon fichier, j’ai des extraits :
Du cimetière du Père-Lachaise, dans L’Éducation sentimentale, de Flaubert :
Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, pyramides, temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à portes de bronze. […]
Des femmes à genoux, la robe traînant dans l’herbe, parlaient doucement aux morts.
Du cimetière d’Orsenna, dans Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq :
Le cimetière s’élevait sur une éminence qui dominait la mer, une grossière enceinte carrée de murs bas, balayée de bout en bout par le vent du large et toute remplie du froissement des roseaux.
D’une clairière sous la lune, dans Germinal, de Zola :
Le froid s’aiguisait avec le crépuscule, les mousses gelées craquaient sous les pas. Il faisait nuit noire à terre, les branches hautes se découpaient sur le ciel pâle, où la lune pleine, montant à l’horizon, allait éteindre les étoiles…
Une évocation d’atmosphère…
Un champ lexical…
Des couleurs…
Et hop, mon imagination part 🏇
Ces fiches, que je crée chaque jour depuis trois ans, alimentent ma créativité.
Dans la mythologie, Prométhée est le titan qui dérobe le feu sacré de l’Olympe pour en faire don aux humains.
C’est un peu à ça que servent mes fiches :
M’apporter le feu sacré des grands auteurs.
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Ce que ça présuppose
Quand je sèche sur l’évocation d’un décor, je plonge dans mes fiches.
Bon.
Quand rien dans mes fiches ne coïncide avec ce que je veux décrire, je me remémore des scènes de romans.
J’ai maintes fois parlé de l’importance d’avoir une bibliothèque mentale de son art (pour écrire, en général, il faut lire…).
Mais ça ne fonctionne pas toujours. Toutefois, c’est quand même fructueux.
Exemple :
Je me souviens que, pour mon roman jeunesse Les Pierres (qui cherche encore son éditeur, premières pages disponibles ici), je voulais écrire un voyage en train.
J’ai alors songé à Bel-Ami, où un passage en train m’avait marqué : la visite aux parents de Georges Duroy, fraîchement marié à Madeleine, la veuve de son ami Forestier.
Comment Maupassant s’y prend-il pour écrire ce voyage ?
Quel champ lexical, quelles images, quelles techniques ?
J’ai cherché et trouvé au début de la deuxième partie :
Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux, ayant jugé inutiles les cérémonies religieuses, puisqu’ils n’avaient invité personne, rentrèrent pour fermer leurs malles, après un court passage à la mairie, et ils prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soir qui les emporta vers la Normandie. Ils n’avaient guère échangé vingt paroles jusqu’au moment où ils se trouvèrent seuls dans le wagon. Dès qu’ils se sentirent en route, ils se regardèrent et se mirent à rire, pour cacher une certaine gêne, qu’ils ne voulaient point laisser voir. Le train traversait doucement la longue gare des Batignolles, puis il franchit la plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine.
Pas très utile…
Elle cria :
— Oh ! un cerf !
Le train traversait la forêt de Saint-Germain ; et elle avait vu un chevreuil effrayé franchir d’un bond une allée. Duroy s’étant penché pendant qu’elle regardait par la portière ouverte posa un long baiser, un baiser d’amant dans les cheveux de son cou. Elle demeura quelques moments immobile ; puis, relevant la tête :
— Vous me chatouillez, finissez.
Là non plus.
Et, en relisant le passage, je me suis rendu compte que Duroy cherche à tout prix la bagatelle au cours de ce voyage, et que la dynamique de sa relation avec Madeleine a complètement changé maintenant qu’ils sont mariés.
D’ailleurs, Maupassant nous l’indique en creux grâce à une description de crépuscule :
Le train longeait la Seine, et les jeunes gens se mirent à regarder dans le fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie, des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s’en allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s’éteignaient peu à peu, devenaient foncées, s’assombrissant tristement. Et la campagne se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort que chaque crépuscule fait passer sur la terre.
Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre pour regarder cette agonie du jour, de ce beau jour clair de mai.
Cette préfiguration de la fin de leur couple n’empêche pas Duroy d’obtenir gain de cause :
Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l’un de l’autre, un peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu’à ce que le sifflet du train annonçât une gare prochaine. Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de ses tempes :
— C’est très bête. Nous sommes des gamins.
Bref, point de description de train (même si les trains reviennent souvent dans Bel-Ami, comme corrélat objectif signifiant l’appel de la « gloire » de Duroy).
L’écriture est de l’impressionnisme. Je me souvenais du train quand ce qui se joue entre les personnages était le plus important.
Le train n’était que le décor, que Maupassant décrit peu.
Mais, pour mon roman, j’en ai tiré une leçon et, plutôt que de m’escrimer sur les paysages, je me suis concentré sur la relation entre les deux personnages qui voyageaient. Merci, Guy !
La trouvaille de la semaine
Une anecdote pour s’aider à refuser les sollicitations qui t’éloignent de ta vocation/tes projets importants :
Mihaly Csikszentmihalyi, alors qu’il travaillait sur son concept d’état de flow, envoya une lettre au maître du management Peter Drucker pour solliciter un entretien sur la créativité et ses secrets.
La réponse de Drucker le stupéfia au point qu’il la reproduisit dans son livre :
Je suis très honoré et touché par votre aimable lettre du 14 février — car je vous admire, vous et vos travaux, depuis de nombreuses années, et j’y ai beaucoup appris.
Mais, mon cher Professeur Csikszentmihalyi, je crains de devoir vous décevoir. Il m’est tout bonnement impossible de répondre à vos questions.
On me dit créatif — je ne sais pas très bien ce que cela signifie. Je ne fais que m’obstiner, voilà tout.
J’espère que vous ne me trouverez pas présomptueux ou impoli si je vous confie que l’un des secrets de la productivité — à laquelle je crois, contrairement à la créativité — est de disposer d’une corbeille à papier TRÈS GRANDE pour y faire tomber TOUTES les invitations comme la vôtre.
La productivité, selon mon expérience, consiste à ne PAS se consacrer à ce qui servirait le travail des autres, mais à employer tout son temps à l’œuvre pour laquelle le Bon Dieu vous a fait don d’aptitude — et à l’accomplir du mieux que l’on peut.
Un bon rappel, non ?
Conclusion
La prochaine fois qu’une scène de roman te frappe, recopie-la.
Tu y apprendras des éléments de technique et de style.
Elle pourrait aussi débloquer ta plume...
Ça t’a plu ?
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C’est une manière tout simple de me remercier 😀
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J’adore cette idée de “voler le feu” aux grands auteurs. On parle souvent d’originalité, mais on oublie que l’inspiration vient presque toujours d’une immersion profonde dans ce qui a déjà été écrit.